Moments fondateurs : Enfance et premières séparations


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Il y a des séparations dont on pense que leur impact est mineur, parce qu’elles arrivent tôt, parce qu’elles concernent des enfants, parce qu’elles ne font pas de bruit. Et pourtant, ce sont parfois les plus structurantes.

Je me souviens très précisément de la première vraie séparation de ma vie

Pas une séparation spectaculaire, pas un drame familial, pas un événement que l’on raconte dans les dîners. Une séparation simple, banale en apparence. Mais pour moi, elle a été un arrachement.

J’avais passé les dix premières années de ma vie au même endroit. Dix ans, quand on est enfant, c’est une éternité. C’est tout ce que l’on connaît du monde. Les rues, les repères, les visages, l’impression que tout est à sa place, et que ça le restera.

Puis il y a eu le déménagement. Changer de maison, changer de quartier, changer de vie, sans vraiment avoir les mots pour comprendre ce que ça implique. On vous dit que ça va aller, que vous allez vous faire de nouveaux amis, que les enfants s’adaptent vite. C’est souvent vrai. Mais ce n’est pas toujours indolore.

Moi, j’ai eu du mal à me faire des amis. Je me sentais déplacée, un peu à côté, comme si tout le monde savait comment fonctionner, sauf moi. Et puis, un jour, j’ai rencontré une petite fille. Elle s’appelait Bénédicte.

Je me souviens de ce lien comme quelque chose d’immédiat, de simple, d’évident. Une amitié d’enfant, sans calcul, sans retenue, sans peur. Elle était devenue mon point d’ancrage dans ce nouveau monde. La preuve que je pouvais appartenir quelque part. Que je pouvais être choisie, reconnue, aimée.

Et puis Bénédicte est partie. À l’autre bout de la France.

Je me souviens très clairement de ce moment au téléphone. Je pleurais. Vraiment. Pas ces larmes silencieuses que l’on apprend à contenir en grandissant, mais des sanglots d’enfant. Je lui disais au revoir en sachant, profondément, que je ne la reverrais plus jamais. J’en avais la certitude. Et effectivement, je ne l’ai jamais revue.

Quand on est enfant, on ne dispose pas des outils pour relativiser. On ne se dit pas que la vie est longue, que d’autres rencontres viendront, que tout passe. On vit les choses dans l’absolu. Et dans cet absolu-là, cette séparation a été un déchirement.

Avec le recul, je comprends que ce moment a probablement posé quelque chose de très profond en moi

Une croyance peut-être. L’idée que les liens importants peuvent disparaître sans prévenir, que ce qui compte peut être retiré du jour au lendemain, que l’attachement comporte toujours un risque.

Ces premières séparations-là, celles de l’enfance, sont rarement analysées. On les minimise parce qu’elles n’entrent dans aucune grande catégorie : ce ne sont pas des deuils officiels, ce ne sont pas des ruptures reconnues. Mais elles laissent des traces.

Elles peuvent créer une hyper-vigilance affective. Ou au contraire, une retenue, une difficulté à s’attacher pleinement. Elles peuvent nourrir une peur de l’abandon, ou une capacité très fine à sentir quand un lien est précieux. Parfois les deux en même temps.

Elles peuvent aussi révéler une force : la capacité à aimer profondément, à s’investir sincèrement, à créer du lien vrai, même très jeune.

Ce que je trouve frappant, c’est que l’enfant que j’étais avait déjà compris quelque chose de fondamental : que certaines rencontres ne sont pas là pour durer, mais pour marquer, qu’elles ne se mesurent pas à leur longévité, mais à leur intensité.

Aujourd’hui encore, quand je repense à Bénédicte, ce n’est pas avec de la nostalgie douce.C’est avec le souvenir d’un chagrin réel, fondateur. Un chagrin qui m’a appris très tôt que l’attachement est précieux, mais qu’il n’est jamais garanti.

Et je me demande souvent combien de nos croyances d’adultes prennent racine dans ces moments-là, ces scènes simples, presque invisibles, un au revoir au téléphone, des larmes que personne ne voit vraiment, un lien qui disparaît sans laisser d’adresse.

L’enfance est remplie de ces micro-ruptures. Changer d’école. Quitter un ami. Perdre un repère.
Et chacune d’elles peut devenir une brique de notre manière d’aimer, de nous protéger, de nous engager.

Peut-être que grandir, ce n’est pas éviter les séparations. Peut-être que c’est apprendre à reconnaître celles qui nous ont construits.
Les regarder en face. Et comprendre ce qu’elles ont fait de nous.

Parce que parfois, ce n’est pas la séparation elle-même qui marque le plus. C’est la première fois où l’on comprend, intimement, que certaines personnes ne sont pas faites pour rester. Mais pour compter.

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