Les moments fondateurs : les humiliations durables


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Il existe des humiliations qui passent.
Celles que l’on oublie, que l’on range dans la catégorie des mauvais souvenirs, et qui finissent par perdre leur charge.
Et puis il y a les autres.
Celles qui s’installent. Celles qui restent intactes, même des années plus tard, avec une précision presque dérangeante.

Une amie m’a raconté une scène de son enfance dont elle se souvient dans les moindres détails

Elle était petite. Elle avait volé un Bounty dans une supérette.
Un geste d’enfant. Pas un plan, pas une transgression réfléchie, pas une volonté de nuire. Un acte impulsif, mal évalué, typiquement enfantin.

Sa mère s’en est rendu compte. Et elle a dit : « on va y retourner et on va le rendre ».

À ce moment-là, quelque chose bascule.
Mon amie supplie sa mère. Elle a honte, une honte immense, disproportionnée, physique presque.
Elle pleure, elle demande à ne pas y retourner, elle promet que ça ne recommencera jamais.
Mais sa mère refuse : « non, on ne vole pas. Tu vas le rendre toi-même ». Et elle l’emmène dans la supérette.

Elle oblige sa fille à parler. À dire à voix haute : « voilà, je viens vous rendre ce Bounty que j’ai volé tout à l’heure ».

Cette scène, mon amie s’en souvient comme si elle datait d’hier : le regard de l’adulte en face, le silence autour, la sensation d’être exposée, réduite à son acte, figée dans la honte.

Ce qui est frappant, c’est que cette humiliation ne vient pas seulement du fait d’avoir volé.
Elle vient surtout du contexte dans lequel la réparation a été imposée.

L’enfant n’est pas accompagnée, elle est contrainte.
La personne censée la protéger du regard extérieur la livre, en quelque sorte, à ce regard-là.

Même aujourd’hui, mon amie comprend intellectuellement la position de sa mère

Elle sait qu’un parent doit poser un cadre, elle sait que l’intention n’était pas de faire mal, mais d’enseigner, de marquer un interdit.
Mais l’enfant qu’elle était, elle, n’a pas intégré une leçon morale. Elle a intégré autre chose. Elle a intégré que l’erreur pouvait mener à l’exposition publique, que la faute appelait l’humiliation, que même l’adulte protecteur pouvait devenir inflexible face à la règle. Que la honte pouvait être utilisée comme outil éducatif.

C’est souvent comme ça que naissent les humiliations durables. Pas dans la violence, pas dans la méchanceté consciente, mais dans l’inflexibilité, dans l’absence de prise en compte de l’état émotionnel de l’enfant.

Ces humiliations-là peuvent créer des croyances profondes, par exemple : « faire une erreur, c’est dangereux », « il vaut mieux cacher que réparer », « être vu dans sa faute est insupportable », « l’autorité ne protège pas toujours »,

Elles peuvent aussi générer des stratégies, une peur intense du jugement, un besoin de contrôle, une difficulté à demander pardon ou à reconnaître ses torts. Ou au contraire, une soumission excessive aux règles, par peur de la faute.

Ce qui est particulièrement marquant ici, c’est le conflit interne que cela crée à l’âge adulte

Parce que la personne comprend, elle nuance, elle rationalise.
Mais le corps, lui, se souvient. La honte, elle, ne s’est pas dissoute.

C’est toute la complexité de ces moments fondateurs silencieux.
Ils ne sont pas noirs ou blancs, ils ne reposent pas sur des intentions malveillantes : ils reposent sur un décalage entre ce que l’enfant pouvait recevoir, et ce qui lui a été imposé.

Une humiliation durable n’est pas forcément liée à ce qui s’est passé, mais à la manière dont cela s’est passé.
Au fait d’avoir été exposé sans être soutenu, corrigé sans être contenu, forcé sans être sécurisé.

Et souvent, ces moments-là nous accompagnent longtemps.

Ils façonnent notre rapport à la faute, à la loi, à l’autorité, au regard des autres. Ils peuvent nous rendre très exigeants avec nous-mêmes, ou très durs envers l’erreur, chez nous comme chez les autres.

Mettre des mots sur ces humiliations n’est pas accuser. Ce n’est pas réécrire le passé.
C’est reconnaître que certaines scènes ont laissé une empreinte.

Et que comprendre cette empreinte, c’est parfois se redonner la possibilité de réparer autrement. Avec plus de souplesse, plus de protection. Et plus de discernement que ce qui nous a été offert à ce moment-là.

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