Quitter et souffrir : pourquoi ?


S’abonner sur :


J’aimerais vous raconter l’histoire d’une jeune femme de 25 ans

Elle m’a confié qu’elle avait quitté son petit ami.

Ce n’était pas une décision impulsive. Elle avait pris le temps de réfléchir, d’évaluer la situation. Elle savait que trop de choses n’allaient pas. Trop de disputes, trop de malentendus, trop de blessures accumulées. Au fond d’elle, elle savait que ce n’était plus une relation qui la rendait heureuse. Partir était pour elle la décision la plus juste et elle l’a prise.

Mais ce qui l’a surprise, c’est ce qu’elle a ressenti ensuite. Un déchirement. Une douleur presque incompréhensible. Elle m’a dit : « je ne comprends pas pourquoi je souffre autant d’avoir quitté une relation dans laquelle je ne trouvais plus de plaisir. Je sais que c’était la bonne décision et pourtant j’ai l’impression que mon cœur s’est brisé ».

C’est exactement cette contradiction que décrivait Benjamin Constant deux siècles plus tôt dans son très beau roman Adolphe : « Et telle est la bizarrerie de notre cœur misérable, que nous quittions avec un déchirement terrible ceux près de qui nous demeurions sans plaisir. »

Quitter quelqu’un avec qui l’on n’a plus aucun plaisir à être et souffrir quand même. Et en effet, quelle bizarrerie !

Pourquoi souffrir de perdre les choses qui ne nous rendaient plus heureux ?

D’abord, parce que notre attachement ne se limite pas au plaisir. Notre cerveau s’attache aux routines, aux visages, aux lieux, même si la relation n’apporte plus de joie. Nous nous accrochons aux habitudes, aux souvenirs, aux repères qu’une relation installe dans nos vies. Même si la relation n’était pas épanouissante, elle faisait partie de notre quotidien. L’habitude à elle seule crée du lien.

Il y a aussi la peur du vide. Quitter, c’est se confronter à l’absence. Ce n’est pas seulement dire adieu à quelqu’un, mais aussi à un cadre, à un quotidien, à un rôle.

C’est aussi parce qu’en quittant, on ne perd pas seulement ce qui n’allait pas. On perd aussi les moments heureux du passé, les espoirs qu’on avait mis dans la relation, les projets qu’on n’accomplira jamais ensemble. Il y a une sorte de deuil à faire, même quand on sait que la relation ne nous convenait plus.

Et puis, il y a ce paradoxe étrange. Nous pouvons être lucides dans notre tête et en même temps bouleversés dans notre cœur. C’est ce qu’on appelle la dissonance émotionnelle. La raison dit « tu as bien fait » . Le cœur dit « tu souffres de cette perte » . Et cette contradiction est profondément humaine. Elle nous rappelle que quitter, ce n’est jamais seulement tourner une page, c’est aussi accepter une blessure.

Je trouve toujours intéressant de s’intéresser aux besoins et aux valeurs sous-jacents

Alors, quels sont-ils dans ces situations ?

Chez celui ou celle qui part, il y a le besoin de vérité et de cohérence avec soi-même. Il y a un besoin de liberté, un besoin d’avenir. Les valeurs sont l’authenticité, on veut se retrouver soi-même, l’honnêteté envers soi-même.

Et puis, chez celui ou celle qui reste… ou voudrait que rien ne change malgré le déplaisir qu’il éprouve dans la relation, il y a bien entendu le besoin de sécurité, de continuité, de stabilité, et puis des valeurs qui sont celles de la fidélité, de la constance, de l’attachement.

Les deux dimensions sont parfaitement légitimes, et c’est ce qui rend le déchirement si violent, parce qu’il oppose en nous deux logiques, toutes aussi vraies l’une que l’autre.

Alors, revenons à notre jeune femme et demandons-nous ce que l’on peut tirer de cette bizarrerie du cœur

La jeune femme de 25 ans le savait. Elle avait pris sa décision avec lucidité. Mais son cœur, lui, pleurait quand même.

Et c’est peut-être ça qu’il faut retenir. Souffrir ne veut pas dire s’être trompée.
La jeune femme dont je vous ai parlé souffrait. Mais au fond d’elle, elle savait qu’elle avançait en le quittant. Que ce déchirement était le prix de sa liberté, de sa vérité, de sa fidélité à elle-même. La douleur de quitter ne prouve pas que la relation valait la peine de continuer. C’est juste le signe que nous sommes des êtres d’attachement et que rompre, même quand c’est nécessaire, demande beaucoup de courage.

Finalement, quitter c’est toujours perdre une part de soi. Mais c’est aussi se donner la chance de renaître ailleurs.

La douleur n’annule pas la justesse du choix, elle en est le prix

Benjamin Constant avait raison. Nos cœurs sont misérables, parfois contradictoires. Nous pleurons même ceux qui ne nous rendaient plus heureux. Mais cette misère est aussi la preuve que nous sentons, que nous aimons, que nous tenons, que notre humanité ne se mesure pas seulement en plaisir, mais en lien. Et qu’en quittant ce qui ne nous rend plus heureux, nous ne trahissons pas cet attachement, nous lui donnons un sens.

Alors, si vous aussi, vous avez déjà souffert de partir, rappelez-vous

Le chagrin que vous ressentez n’est pas un signe que vous auriez dû rester. La douleur n’annule pas la justesse de votre choix, elle est simplement le passage obligé entre un lien ancien et un nouvel espace qui s’ouvre.

,