Imaginez une salle immense
Les murs portent encore la mémoire d’un château ancien. Le sol est nu, mais il est recouvert de milliers et de milliers de petites planchettes de bois. Pas des briques, pas des pierres : juste des Kapla, ces planchettes de l’enfance, multipliées à une échelle démesurée.
Vous avancez dans cet espace, et ce que vous voyez n’a rien d’un simple jeu : ce sont des tours, des arches, des remparts, des coupoles. Une ville entière, dressée en équilibre précaire, comme si elle avait surgi d’un rêve.
Cette cité a un nom : la città immaginaria
C’est l’œuvre de l’artiste italien Raffaele Salvoldi.
Il n’utilise pas la pierre, ni le béton, ni l’acier. Son matériau, c’est le temps, la patience et des milliers de planchettes toutes identiques. Et chaque fois qu’il se met à construire, il sait déjà que tout finira par tomber.
Parce que la règle de cette ville imaginaire est simple : sa beauté n’existe que dans sa fragilité.
Et puis vient le moment que tout le monde attend
Le public s’installe. La caméra est prête. Raffaele désigne un enfant. L’enfant s’approche d’un petit domino de bois, posé à l’entrée de la cité. Il le pousse, presque sans bruit. Et alors commence la cascade.
Un à un, les murs s’effondrent, les tours s’écroulent, les ponts s’écrasent. La cité s’anéantit dans un bruit sec et continu, comme une pluie de bois. En quelques minutes, il ne reste plus rien. Juste un champ de ruines de Kapla, là où s’élevait une ville imaginaire.
Mais ce n’est pas une destruction
C’est le point final du poème.
Car Salvoldi ne construit pas pour durer. Il construit pour partager ce vertige : la beauté qui naît du fragile, et qui disparaît sous vos yeux, sans retour possible.
Et c’est sans doute pour cela que les spectateurs, après avoir vu des semaines de travail s’écrouler en un instant, ne ressentent pas de tristesse. Ils applaudissent. Parce qu’ils savent qu’ils viennent de voir quelque chose d’unique, qui n’existera plus jamais.
La cité imaginaire, c’est une leçon silencieuse
Elle nous rappelle que rien ne tient pour toujours. Mais que dans cette fragilité, il y a peut-être la forme la plus pure de beauté.
Et c’est là que cette œuvre touche à quelque chose de profondément personnel. Car nous passons une grande partie de notre vie à vouloir que les choses durent : nos réussites, nos relations, nos certitudes. Nous construisons des tours, des arches et des remparts dans notre quotidien, en espérant qu’ils tiendront pour toujours. Mais tôt ou tard, tout bouge, tout change.
L’enseignement est là : ce n’est pas parce que quelque chose est fragile qu’il perd de sa valeur
Au contraire. Les moments les plus précieux sont souvent ceux qui ne se répéteront pas. Les relations qui évoluent nous montrent combien elles ont compté. Les réussites passagères nous rappellent que nous sommes capables de créer, encore et encore.
Accepter l’impermanence, ce n’est pas renoncer. C’est apprendre à célébrer ce qui est, tant que cela est. C’est goûter pleinement l’instant présent, en sachant qu’il ne reviendra pas.
Quand tout tombe, il nous reste une liberté : choisir de regarder la perte… ou choisir de regarder ce qu’elle a fait naître en nous.


